20 Juil 2016

Le panthéon satanique et philosophique du métal : une histoire de plusieurs siècles

Cette semaine notre journaliste Charlotte Lamontagne vous propose Le panthéon satanique et philosophique du métal : une histoire de plusieurs siècles.

« Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts. », disait Baudelaire. À cette idée, je lui réponds que déjà, au 19e siècle, il décrivait avec brio un style qui ne prendrait forme qu'un centenaire plus tard. En effet, sous ces mots se cache toute l'histoire d'un genre ayant cherché à se distinguer, en rassemblant tous marginaux, prisonniers d'une société qu'ils perçoivent comme étant vaine et insipide; une structure de croyances inadmissibles, à laquelle il leur semble impossible de s'identifier. Car la musique rejoint nos valeurs et cette ambition de créer, de changer et d'avancer, c'est le besoin de se retrouver dans un univers propre au nôtre qui domine, encré selon des émotions qui expriment et soignent notre sentiment de rejet, d'exclusion, ou alors même de dissidence volontaire. Unis ensemble contre l'incompréhension des autres face à la puissance d'un simple genre musical, nous nous rejoignons afin de savourer toute la beauté, l'immensité et la grande complexité derrière cet art.

         Pour ce faire, le métal s'est donc dirigé vers la voie de la rébellion et de la contestation : le satanisme. À l'encontre de toutes structures droites du judéo-christianisme et de l'éthique puritaine de nos sociétés, le satanisme évoque le désir de se soulever, selon les caractéristiques de notre nature première, sans se restreindre de nos pulsions, éveillées par ce qui semble être l'ultime vérité; aussi néfaste et empoisonnée qu'elle puisse l'être. Le satanisme se dit être un mouvement qui ne ment pas, qui ose voir la réalité et l'humain tels qu'ils le sont, et qui ne s'empêche pas d'agir en fonction; une authenticité des plus souveraine. Cela dit, il est important de comprendre le spectre sataniste dans son entier, non dépourvu de codes et des valeurs, malgré sa soif intense de liberté. S'il encourage l'acceptation de soi, notre véritable « moi », il offre tout de même une multitude de vertus et de morales sur le bien et le mal; simplement revisitées dans un univers où le chaos, la dystopie et le désir peuvent triompher. Suivant ces traces, au fil du temps, le métal s'est développé sous un royaume d'horreur, où la vérité sur la nature humaine, cruelle et égoïste, règne, amenant l'opportunité de critiquer, d'analyser et de se questionner sur les bases mêmes de notre société et de notre spiritualité propre.


         En effet, plusieurs groupes de la vieille-école s'intéressent au panthéon ésotérique, en un sens folklorique, dépeignant de grandes histoires d'affronts contre La Bête, agrémentés de contes sorciers. C'est la première vague, les récits colorés à la Ronnie James Dio et Ozzy Osbourne, comme eux seuls savaient si bien le faire: le désir d'amplifier le caractère musical, en donnant des thèmes sombres et dramatiques à chaque pièce. À l'époque, il fallait travailler l'aspect théâtral du métal, sa poésie et son « story-telling », comme le faisait Bruce Dickinson, afin de stimuler l'imaginaire, donner du mordant et du distinct au soit dit univers. Au fil du temps, l'idée du satanisme s'est définie davantage, prenant plus forme sous les conditions spirituelles du mouvement. À l'aide de King Diamond où des paroles lugubres et imagées de Venom, c'est la culture des rituels, des sacrifices et des enfers qui vint dominer. Et puis, c'est sans oublier la « première » vague du black métal, alors que le genre se rapportait plus à l'extrême que toute autre caractéristique, avec des classiques norvégiens tels que Darkthrone, Mayhem, Emperor, Burzum, Gorgoroth et leur malin plaisir à dépeindre des messes noires et des chapelles brûlées… Bien rapidement,  c'était partout en Scandinavie et même dans le territoire européen en général que le black se définissait désormais sous une étiquette de sons et de croyances, avec Hellhammer/Celtic Frost, Bathory, Marduk, Belphegor. C'était l'opposition totale et sans retenue à l'égard de la religion, un mouvement rebelle face aux standards de la morale du bien et du mal. Aujourd'hui encore, le métal moderne se rapproche de cet occultisme, vouant cultes, rites et pratiques de toutes sortes aux entités divines, ces rois des enfers. Si Electric Wizard honore Bélial et que Behemoth implore Lucifer, beaucoup d'autres groupes s'intéressent cependant au mouvement d'un point de vue politique, philosophique. On rejette la religion organisée de nos sociétés, on critique ce que l'humain en à fait, la béquille et l'excuse à tous maux: un motif afin de tous commettre, un moyen certain de contrôler, de conditionner et d'emprisonner la jeunesse. Voilà l'hypocrisie dont Death parlait avec Spiritual Healing, l'envie de se soulever et de se prononcer plus fort que toutes croyances ou structures organisées, comme le plaidait fièrement Mercyful Fate, Deicide, Pentagram, Christ Inversion et Necrophagia…


         En un sens, voilà le satanisme symbolique, au degré philosophique, celui qui établit une distance entre le royaume occulte et la morale, donnant une dimension plus mystérieuse et intellectuelle au genre. Délaissant toute entité démoniaque, le Satanisme LaVeyen, par exemple, une doctrine fondée par Anton Szandor Lavey, chef de l'Église de Satan et auteur de la Bible satanique, rédigée en 1969, encouragent un fondement plus individualiste, se rapportant à la force de l’ego. Le message véhiculé prône davantage l'existence de Satan en tant qu’emblème, un simple symbole métaphorique servant de modèle à l'homme, comme reflet de ses instincts primitifs, ses désirs, son plaisir des sens, sa puissance de volonté et d'action. C'est la liberté première, la transition de l'homme à la bête, les généalogies de la morale selon le philosophe allemand du 19e siècle, Nietzsche. S’élever au-delà du code moral traditionnel, réinventer et définir ses propres valeurs, sans s'appuyer sur les fondements préétablis d'une religion, de croyances célestes cherchant à guider, voir contrôler l'homme vers une seule et même direction; jugée bonne, juste, pure. Bien qu'ils aient usé de méthodes différentes afin d'exprimer leurs pensées, ces deux hommes, Nietzsche et Lavey, ont forgé le satanisme moderne : une croyance non-pas selon la tendance spirituelle, mais un dogme dont la vérité paraît indiscutable, un ensemble de codes et de convictions différentes en corrélation avec la force et l'esprit humain avant tout.

         Le métal restera toujours une musique de force, de combat; glorieuse et audacieuse, qui cherche à incarner la fierté, la volonté pure, le désir d'action. Son aura vive la rend captivante à un tout autre niveau, car elle sait nous parler, nous rejoindre avec profondeur et convictions. Satan, cet ange déchu craint par des millions, fait partie de nous. Notre nature humaine sera toujours axée vers la douleur, le mal et c'est un principe que le métal accepte, suggérant à la fois que l'humain puisse se servir de cette intelligence première pour faire le bien, et permettre à la société de réfléchir et d'avancer. Il faut savoir comprendre et étreindre cette bête intérieure, qui nous donne la force de survivre, la rage d'affronter et le courage de reconstruire. C'est une nouvelle vision à l'entité qu'est Satan, une allégorie incitante qu'il fait partie de chacun de nous et que tous partisans du mouvement détiennent le pouvoir de se proclamer comme son propre dieu. Et c'est là que repose la beauté du satanisme dans le genre métal, son importance irréfutable : car il s'agit d'une musique écorchée, qui recherche tant la destruction que le besoin de travailler et de créer. Ce sont des valeurs d'espoirs mêlés à un défaitisme, sorte de paradoxe entre le nihilisme et l'enthousiasme. C'est le désir de contrôle, en voulant aussi s'abandonner à la passion et tous ses vices. Il faut croire en soi avant tout, car absolument tout débute avec notre personne propre. Comment pouvons-nous reconstruire un monde meilleur sans cette union, sans la certitude indéniable que nous sommes cette entité puissante, libre et hors des mains d'un dieu créateur, cherchant à user de nous comme moyen et non comme une fin? C'est notre devoir, à tous. La destruction, la reconstruction. L'apocalypse forcée afin de tout recommencer.


Lu 6892 fois Dernière modification le mercredi, 20 juillet 2016 00:54
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